Non! B.A. BA n’est pas le B.A. BA de l’apprentissage de la lecture

Ce serait si simple ! Quelle est la bonne méthode de lecture ? Y en a-t-il une ? Ou y a-t-il au moins des principes directeurs approuvés par des équipes pluridisciplinaires ?

Choisir un outil clé en main ou concevoir ses propres matériaux et itinéraires ? La question ne date pas d’aujourd’hui !

« On se fait une grande affaire de chercher les meilleures méthodes d’apprendre à lire ; on invente des bureaux, des cartes ; on fait de la chambre d’un enfant un atelier d’imprimerie. Locke veut qu’il apprenne à lire avec des dés. Ne voilà-t-il pas une invention bien trouvée ? Quelle pitié ! Un moyen plus sûr que tout cela, et celui qu’on oublie toujours, est le désir d’apprendre. Donnez à l’enfant ce désir, puis laissez là vos bureaux et vos dés, toute méthode lui sera bonne. […] mais j’aimerais mieux qu’il ne sut jamais lire que d’acheter cette science au prix de tout ce qui peut le rendre utile : de quoi lui servira la lecture quand on l’en aura rebuté pour jamais. » J.-J.  Rousseau, Émile/7e, livre II, éd. la Pléiade, pp. 358-359.

Tous les manuels scolaires relatifs à l’apprentissage de la lecture peuvent permettre aux enfants qui ont envie d’apprendre à lire de s’engager dans cet apprentissage. Tous les auteurs de méthodes de lecture ont mûri leurs choix, qui donneront de bons résultats sur nombre d’apprentis. Les résultats sont cependant inégaux, les facteurs qui influent sur les résultats sont multiples, et la recherche Lire et écrire en a proposé des interprétations tout à fait pertinentes intelligibles (IFÉ) *(Liens en bas de page). Et il y a bien longtemps qu’on ne se pose plus la question de la méthode globale, quasi inusitée.

Ce qui m’a mise à mon clavier pour cet article : un tweet de Bruno ROBBES qui relaie un article du café pédagogique… « Deux laboratoires universitaires, parmi les plus réputés pour un travail sur l’apprentissage de la lecture , ont refusé de participer à l’appel d’offre ministériel. (Appel à manifestation d’intérêt pour l’évaluation du déploiement d’une méthode d’apprentissage de la lecture et de l’écriture). L’article explique la raison du refus. « Le ministère français de l’éducation nationale semble enclin à promouvoir une méthode de lecture conçue en interne. Si la démarche, en soi, n’est pas choquante, la méthode de promotion de la méthode a questionné le monde de la didactique du français… »

La méthode en question est LEGO, JE DÉCODE. On peut en découvrir des livrets et cahiers d’exercices sur le site de l’Association Internationale pour la Recherche en Didactique du Français.* Si vraiment une méthode assurait la réussite de tous, pourquoi pas!

Je crois sincèrement à l’apport des neurosciences. Mais on a l’impression que tous les arguments mènent à une entrée syllabique pure et dure. Je reste persuadée qu’il y a d’autres chemins plus agréables et tout aussi efficaces pour aborder le travail de la combinatoire, cette fusion des consonnes et voyelles, l’étude des graphèmes complexes, des valeurs de lettres irrégulières.

On peut respecter nombre des préconisations de Stanislas DEHAENE sans pour autant proposer une entrée dans la lecture par un déchiffrage de syllabes. L’entraînement à la lecture de syllabes, via Kalulu, Graphogame, n’est à mon avis qu’un aspect de l’apprentissage de la lecture, une composante, qu’il faudra exercer à point nommé.

J’ai enseigné auprès d’un public particulièrement éloigné de l’écrit : des enfants non scolarisés antérieurement, des migrants ayant appris à lire dans une langue sans caractères latins, des enfants de familles de voyageurs où la culture de l’oral prévaut… Des enfants découvrant la lecture du français en même temps qu’ils apprennent à comprendre la langue orale, qui osent à peine prendre la parole. N’oublions pas que pour nombre d’enfants natifs, le français n’est parlé qu’à l’école.

Certaines étapes sont essentielles avant de faire pratiquer des exercices de systématisation sur la combinatoire, pour que ces exercices mêmes prennent sens ! Vous les retrouverez dans l’article « 15 minutes pour saisir les incontournables de l’apprentissage de la lecture« , rédigé pendant le confinement de mars 2020, période où j’ai pris le temps de réécouter une des courtes vidéos de préconisations de M. DEHAENE. J’ai recherché la compatibilité des préconisations de M. DEHAENE avec les acquis précédents de la recherche, en citant notamment des travaux qui ont marqué ma carrière d’enseignante et de formatrice (BENTOLILA, GOIGOUX, BOISSEAU, CHARTIER, RAFONI…). Rien dans le propos de cette vidéo ne les déconstruit.

Si il est indispensable que les enfants apprennent à combiner, ce n’est en aucun cas la première étape pour entrer dans la lecture. Et pourtant, dans LEGO, JE DÉCODE dès les premières pages, on demande à l’enfant de combiner.

Des points positifs : Dans les premières pages de l’ouvrage LEGO, JE DÉCODE, Les lettres majuscules cursives sont évitées, il n’y a pas de signe phonétique. La page n’est pas encombrée par des consignes. La progression permettra d’arriver vite à des textes déchiffrables. Elle respecte la fréquence des lettres, les régularités.

Mais… Dès la première page de consonnes, l’enfant va devoir apprendre que r et i font RI… et l’inverse. Quant à la quête du sens du texte, au plaisir de la chute du texte lu… Pas d’illustration qui serve d’indice pour situer le contexte. Mais pas de référent explicite non plus ! Qui est désigné par le pronom « il » ? À quoi l’adverbe « là » renvoie-t-il? Comment les enfants trouveront-ils du sens à ce qu’ils liront?

  • Il lira (qui est « il »?);
  • Lila râla (Temps du verbe, choix du verbe… La respiration du dernier souffle avant la mort? Lila râla. Ah, les filles qui ne sont jamais contentes… ).
  • Il ira là. (Qui est le « il » ? À quoi fait référence le mot « là »?).

Je ne suis pas convaincue de la lecture systématique à ce stade de l’apprentissage de syllabes dans l’ordre Consonne Voyelle ET dans l’ordre voyelle consonne. La syllabe « sil » sera proposée à la page d’étude de la 3è consonne. Quels mots contiennent la syllabe SIL qui se lit [sil]? Même si les pseudo mots et pseudo syllabes sont utiles à certaines phases de l’évaluation, est-ce utile dès les premières pages d’un manuel?

Bien sûr, quelle que soit la méthode choisie – que l’on soit guidé pas à pas par un manuel ou que l’on conçoive des supports en lien avec la vie de classe et des apprentis lecteurs – à un moment, il faut mettre l’accent sur la connaissance du code, la combinatoire et s’y exercer, mais… Mais, ce n’est pas l’essentiel au départ. Et, s’il suffisait de connaître le nom de lettres (et ensembles de lettres), et le son auquel on les associe le plus souvent pour apprendre à lire… Le principe retenu n’a rien de nouveau.

Notre langue présente nombre d’irrégularités. Comme le dit Liliane SPRENGER-CHAROLLES dans un article des cahiers pédagogiques : Une orthographe est dite transparente quand ces relations sont le plus souvent régulières (en espagnol) et opaque quand ce n’est pas le cas (en anglais, par exemple, la prononciation du ‘a’ varie : dans a, cat, lady, cake…). L’orthographe du français se situe entre ces deux extrêmes mais elle est plus proche de l’espagnol que de l’anglais pour la lecture. Quand on compare des apprenti-lecteurs de ces trois langues, les meilleurs scores s’observent chez les hispanophones et les moins bons chez les anglophones, ceux des petits français occupant une position intermédiaire, tout comme l’orthographe de cette langue.

Le maillon manquant : certains enfants arrivent au CP en ayant commencé à combiner, d’autres comprennent le fonctionnement après quelques semaines. D’autres, on le voit dans les évaluations de mi-CP, n’ont pas démarré au bout de 4 mois.

B-A BA. Un enfant peut savoir dire [ba], avoir associé le son [b] à la vue de la lettre b, et le son [a] à la première lettre de l’alphabet, et réussir à lire BA de banane, … par prise d’indices, en s »aidant d’un contexte, ou parce qu’il a photographié la syllabe et mémorisé sa prononciation. F-O FO Il peut savoir lire FO, syllabe qu’il aura vue et reconnue dans le mot forêt par exemple. Avoir associé le son [f] à la vue de la lettre f, et le son [o] à la lettre o. Saura-il pour autant lire F A ? B O ? Pas évident qu’il puisse lire farine ou bobine ! Pour y parvenir, il faudrait qu’il ait déjà compris le principe alphabétique ! En gros, qu’il sache lire… et c’est malheureusement ce qui est demandé dans presque toutes les premières pages des méthodes de lecture… En septembre au CP.

Nous n’affirmons pas que cela ne fonctionne pour aucun enfant, mais ceux pour lesquels cela fonctionne sont ceux qui ont déjà compris le système alphabétique.

Toutes les méthodes n’attachent pas la même importance à la maîtrise de la combinatoire. Peu s’intéressent à sa découverte. Et, plus grave, peu se préoccupent des stades par lesquels passent les élèves avant de s’engager dans la lecture. Je fais référence ici aux stades décrits par Jean-Charles RAFONI (Apprendre à lire en FLS), au moment de l’apprentissage… qui lui même s’inscrit dans une culture littéraire !

L’enfant ne peut déchiffrer de nouvelles syllabes que lorsqu’il a eu le déclic bien connu des enseignants de GS et CP (ça y est, il a compris, il combine !)…

On n’apprend pas à faire du vélo avec des roulettes, mais on peut travailler son équilibre avec une draisienne, apprendre à pédaler sur un tricycle ou dans une voiture à pédale, apprendre à se diriger avec une trottinette… Même si en d’autres temps les mouvements de natation ont été appris en dehors de l’eau sur des tabourets, jouer dans l’eau, souffler dans l’eau et se déplacer sous l’eau sont maintenant proposés avant d’apprendre à nager ! Ce qui n’exclut pas qu’à un moment il faudra travailler la technique de la brasse ou du crawl. Pour la lecture, le travail systématique sur les syllabes est très important, mais il fait partie d’un tout. À l’enseignant de concevoir l’environnement propice, à savoir le bain littéraire, la familiarisation avec des écrits de toutes sortes. Et même si la maternelle est aujourd’hui obligatoire, tous les enfants n’abordent pas le CP avec la familiarisation nécessaire.

Si cette l’intuition de la combinatoire est parfois bien amorcée dès la maternelle, encouragée en famille, cela relève pourtant bien du programme de la première année d’apprentissage ! Le pourcentage d’enfants en difficulté en février en CP est dramatique, car en France, en 2020, on doit apprendre à lire entre septembre et décembre de l’année de ses 6 ans… Sous peine d’amende…de redoublement. Je suis revenue sur deux des items problématiques des évaluations à mi-année dans l’article : Manipulation difficile de phonèmes au CP, une fatalité ?

La lecture de syllabe n’est pas l’entrée première vers l’acte de LIRE. Ma prise de position est ferme et forte : apprendre à lire c’est d’abord chercher du sens dans des écrits, puis comprendre la relation entre l’oral et l’écrit, dans un va-et-vient permanent mais respectueux des capacités de chacun. (L’acte d’écrire à la main peut s’avérer être très difficile). Je suis persuadée que si un enseignement explicite de la combinatoire est nécessaire, il n’est pas synonyme de retour à des méthodes du début du vingtième siècle, même sous la forme de jeu sur tablette… On a plus de chance de lire FA et BO à partir de mots illustrés : FA se lit [fa] dans farine, famille; BO se dit [bo] dans lavabo, robot, bocal, ou bobine C’est par le tri de syllabes par sonorités qu’on construit les tableaux ba, be, bi, bo bé, ou ba, ra, la, fa, ma… et qu’on intègre la combinatoire. ET, ensuite, oui, il faut s’entrainer à les lire vite, pour déchiffrer de nouveaux mots, découvrir de nouveaux textes ! Les applications KALULU (Mon cerveau à l’école, S. DEHAENE) et GRAPHOGAME (Laboratoire de psychologie cognitive de J.ZIEGLER) font alors partie des outils.

Ce serait peut-être rassurant d’avoir LA méthode, qui fonctionne à tous les coups… De ce que je lis sur les réseaux sociaux, l’enseignant (en classe, formateur ou rééducateur) fait ses choix relatifs à l’enseignement de la lecture, tiraillé entre les résultats de sa propre expérience, les conseils et injonctions pédagogiques, didactiques, scientifiques, politiques, administratifs…. les avis de ses pairs sur les réseaux sociaux…

Un peu avec les mêmes tensions et pressions que ce qu’on l’on vit pour la santé en période de Covid19 … Certes, dans le domaine de la lecture, les choix ne sont pas vitaux… Quoi que… Il faut aussi « Apprendre à Lire pour pouvoir résister,’ nous dit Alain BENTOLILA…

Mis à jour le 22 janvier 2021

Méthode Lego, des laboratoires refusent leur concours, F. JARRAUD, consulté le 5/12/220.

Lego, je décode. Le débat, sur le site de l’AIRDF (Association qui travaille à la promotion et à la reconnaissance de la didactique du français comme champ de recherche à part entière) 

Oui, le décodage est essentiel en lecture ! Liliane SPRENGER-CHAROLLES, cahiers pédagogiques, 22 novembre 2017.

Apprendre à lire en Français langue seconde, Jean-Charles RAFONI, L’harmattan. (Extraits et liens vers ses travaux à partir de l’article 15 minutes pour saisir…)

Lire et écrire Institut Français de l’Éducation, consulté le 5/12/220.

Apprendre à lire pour pouvoir résister Alain BENTOLILA, consulté le 5/12/2020

KALULU (Mon cerveau à l’école, S. DEHAENE)

GRAPHOGAME : issu de Evidence-based education technology from Finland, recherche française dirigée par le Laboratoire de psychologie cognitive de Johannes ZIEGLER et dont fait partie Liliane SPRENGER-CHAROLLES).

Manipulation difficile de phonèmes au CP, une fatalité?  R. LOUIS

15 minutes pour saisir les incontournables de l’apprentissage de la lecture, R. LOUIS

Tremplin vers la lecture. Descriptif et page d’accueil du site d’accompagnement.

C’est cette urgence de la découverte de la combinatoire m’a amenée à concevoir le coffret « Tremplin vers la lecture« , au départ pour des élèves allophones, puis adapté à tout enfant qui s’engage dans l’apprentissage, dès 5 ans. Tremplin : comme son nom l’indique est qu’un outil à utiliser en amont ou en parallèle de l’apprentissage. Selon les besoins de l’enfant. L’objectif est d’installer la différence entre écrit et dessin, les concepts de mots, syllabes, lettres… avant d’entrer dans le repérage des valeurs des lettres et avant d’organiser des tris sur des syllabes simples. Le tout à partir de mots illustrés. Pour les enfants pour qui la fusion n’est pas acquise. Reste à proposer un environnement riche d’ouvrage adaptés aux enfants. La littérature jeunesse est fertile, et on dispose de critères pour mesurer l’accessibilité des textes (Notamment travaux de Roland GOIGOUX, IFÉ)

  • Tremplin vers la lecture via Decitre
  • Tremplin vers la lecture via AMAZON
  • Consultation possible, au catalogue LISEO de France Education International (Vous informer sur les politiques éducatives et l’enseignement du français dans le monde), (CIEP) 1 avenue Léon-Journault 92318 Sèvres cedex
  • Expéditions dans le monde entier, et bons de commande administratifs possible, en contactant l’éditeur:

TREMPLIN VERS LA LECTURE

Renée LOUIS
Éditions La Classe
Illustrations : Violaine Lamerand
Prix de vente au public (TTC) : 45 €
297 x 210 cm ; relié
ISBN 978-2-35058-289-4. EAN 9782350582894

Publié par Renée

Envie de faire partager des éléments forts de mon expérience de l'enseignement à l'école primaire et de la formation des enseignants...

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